dimanche 20 avril 2014

Les mères célibataires en Tunisie

Le sujet des mères célibataires est un sujet sensible dans notre contexte culturel.
C’est un sujet qui touche à la sexualité domaine par excellence de l’intimité du caché et du non dit. Le phénomène reste marginal dans notre pays, mais la gravité du problème et l’ampleur des dégâts sanitaires et sociaux, font qu’il est urgent de s’intéresser à ce phénomène et  de chercher des moyens de le prévenir.
Une question de vocabulaire
 Autrefois on disait « mère-fille » puis  « maternité illégitime », « mère célibataire ». En Occident on préfère parler de famille monoparentale (célibataire, veuve, divorcée). D’autres sociétés parlent de  « mère d’un enfant dont le père est inconnu », «  mère qui élève seule son enfant », « mère d’un enfant né en dehors du cadre du mariage ».
La position particulière de la femme arabe
Dans l’histoire du monde arabe, la vie tribale et en groupe était indispensable pour survivre. La femme était considérée comme un être précieux, idéalisé et souvent caché. Le mariage de la fille constituait pour la famille une occasion d’échange très importante tant sur le plan social qu’économique : toute son existence va se fonder sur la sauvegarde de sa virginité. Seule sa maternité légitime lui donnera une place primordiale dans la famille pouvant parfois rivaliser avec celle du père. Tenant compte de toutes ces considérations, être enceinte en dehors du mariage c’est transgresser le tabou de la virginité, c’est priver le groupe d’une position sociale ou économique qu’on voulait renforcer par l’alliance à un gendre « fort ». C’est une atteinte profonde aux valeurs de la société et c’est mettre en péril le mariage des autres femmes de la famille. C’est aussi vécu comme une atteinte aux hommes de la tribu comme une atteinte  dans leur virilité. Atout cela est venu s’ajouter un interdit religieux  Pour l’islam qui ne reconnaît licites que les enfants nés dans le cadre du mariage L’islam valorise néanmoins celui qui accepte d’épouser une mère célibataire et prévoit une possibilité d’intégration de l’enfant. Dans ces tribus on est forcement le fils de quelqu’un si non « on n’est personne ». Le nom du père fait partie de l’identité même de l’individu (ben.. Ibn… et abou..) Ne pas avoir de père c’est être coupé de toute la culture. L’enfant sera vécu comme le signe constant du déshonneur et aura de grandes difficultés affectives et d’intégration sociale.
L’Ampleur du phénomène en Tunisie
Le phénomène est en constante augmentation chez nous : en 1962 il y avait 152 naissances hors mariage. Ces dernières années on recense 1600 naissances annuelles hors mariage (office national de la famille et la population)  Le profil de la mère célibataire en Tunisie est celui d’une  jeune fille âgée de 23 -25 ans, avec un faible niveau d’étude, issue de milieu défavorisé, originaire des zones rurale périphérique ou urbaine, sans profession ou exerçant une profession peu valorisante. Le milieu familial est le plus souvent conflictuel, siège de promiscuité, de carence affective et de carence d’autorité surtout paternelle.
De la promesse à la grossesse
Dans un tiers des cas, la fille a consentit aux relations sexuelles suite à une promesse de mariage. Parfois les relations sexuelles ont eu lieu  dans un contexte pathologique (accès maniaque, retard mental, schizophrénie). Parfois c’est suite à un viol ou un inceste.
Dans la majorité des cas la découverte de la grossesse se fait au cours du deuxième trimestre.
Il arrive souvent que la jeune fille consulte pour de simples  «douleurs abdominales», qui en fait  signalent le début de l’accouchement. Il y a un refus inconscient et déni de la grossesse. Souvent la jeune fille fait plusieurs tentatives personnelles d’avortement, par manque de moyen, manque d’informations, par la peur de consulter.
La grossesse est rarement désirée. Le seul sens qu’elle peut avoir c’est celui de vouloir forcer la main au père, le punir de la laisser tomber. Mais c’est aussi le désir d’avoir quelque chose à soi, d’accéder à la féminité, ou alors une quête affective importante et une  recherche d’une valorisation non trouvée ailleurs.
 La culpabilité et le désespoir
Le vécu de la grossesse se fait avec un sentiment de culpabilité et de honte. L’anxiété est là, les préoccupations concernent l’avenir. Le désespoir est tel qu’il fait courir un risque suicidaire accru. Parfois le déni et le refus de grossesse sont totaux. (en particulier quand la découverte de  la grossesse est tardive).
Pour certaines jeunes filles enceintes le temps s’arrête au moment de la découverte de la grossesse pour ne redémarrer qu’après l’accouchement, et ce sont les premières contractions réveillent souvent une angoisse importante et une prise de conscience de la situation.
Quand l’enfant est là, l’impasse est là
Après accouchement, l’enfant souvent de faible poids suite à une souffrance néonatale, est vécu en même temps comme une charge et comme la seule chose que la maman ait fait de positif dans sa vie. C’est aussi un objet de satisfaction et de valorisation non trouvés ailleurs et en même temps le reflet de l’image du géniteur qui les a trahies. Mais passés les premiers moments d’espérance l’enfant est souvent vécu comme un fardeau difficile à assumer. Il devient le mode d’action privilégié : le risque d’infanticide est bien présent. La jeune fille est par ailleurs en difficulté  à assumer une double culpabilité celle d’avoir déshonoré sa famille et celle d’abandonner son enfant. C’est l’impasse : comment réintégrer la famille avec l’enfant qu’il est difficile d’abandonner.
Dépression, anxiété, phobie sociale, agoraphobie
La décompensation anxieuse dépressive est fréquente car il y a une prise de conscience irréversible de la situation. Les idées suicidaires (suicide altruiste) sont présentes, ainsi que le sentiment de culpabilité, de châtiment, d’avoir gâché sa vie, d’avoir fait du tort à ses parents, de honte, de dévalorisation. Ce sont des complications anxieuses avec une perte des repères sociaux, un sentiment d’insécurité affective et financière, une phobie sociale, une phobie simple et une agoraphobie.
La phobie sociale est cette peur persistante et irrationnelle d’une ou plusieurs situations sociales durant lesquelles la fille se sentirait exposée à l’éventuelle observation attentive d’autrui et dans laquelle elle craint d’être humiliée ou d’agir de façon embarrassante.
La phobie simple se caractérise par une peur intense déclenchée par un objet ou une situation n’ayant pas en eux même de caractère objectivement dangereuxqui s’accompagne de conduites d’évitement souvent handicapantes.
Quant à l’Agoraphobie, c’est la peur de se retrouver seule ou dans des endroits ou des situations d’où il pourrait être difficile (ou gênant) de s’échapper ou dans lesquels elle pourrait ne pas trouver du secours en cas de malaise.
Complications psychologiques chez l’enfant
De son côté l’enfant souffre de perturbations précoces, dues au manque de stimulations et à la  carence affective. Plus tard, il faudra craindre les troubles de l’identité, les troubles de la personnalité, les abus de substances addictives et  les troubles mentaux
Conclusion
C’est un problème qui a des répercussions souvent dramatiques sur le plan personnel et social qui peuvent persister parfois plusieurs générations. La prévention est capitale. Elle se fait par un travail de sensibilisation, d’amélioration du niveau d’instruction, d’éducation sexuelle et d’information.

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